https://www.monde-diplomatique.fr/2026/01/BONELLI/69177
Le 14 décembre 2025, M. José Antonio Kast proclamait : « Sans sécurité, il n’y a pas de paix. Sans paix, il n’y a pas de démocratie, et sans démocratie, il n’y a pas de liberté. Et le Chili redeviendra libre du crime, de l’angoisse et de la peur ».
Ces propos font écho à la campagne musclée menée par M. Nayib Bukele contre les gangs au Salvador, aux exécutions extrajudiciaires de narcotrafiquants présumés par l’administration de M. Donald Trump au large du Venezuela, au durcissement pénal impulsé par Mme Giorgia Meloni en Italie et par M. Ulf Kristersson en Suède, ou aux déclarations alarmistes de MM. Gérald Darmanin et Bruno Retailleau en France.
Longtemps l’apanage de partis conservateurs, ces postures de fermeté se radicalisent et s’étendent à une large part du spectre politique. Les médias les relaient et les amplifient, car la criminalité et l’immigration confortent les audiences. Toute critique est présentée comme « irresponsable ». Pourtant, les enquêtes de victimation suggèrent une stabilité, voire une baisse, de nombreuses formes de délinquance.
Mais qu’importe. Cette rhétorique efface plusieurs siècles de philosophie libérale de l’État insistant sur l’équilibre nécessaire entre la liberté et la sécurité.
Dans le processus graduel de construction des États modernes, du XVIe au XIXe siècle, le concept de sécurité acquiert trois dimensions indissociables et complémentaires : militaire, policière et juridique. Dans la première, il s’agit de faire face aux menaces existentielles (comme la guerre) que peuvent faire peser d’autres entités, étatiques ou non. La deuxième renvoie à la préservation des biens et des personnes ainsi qu’au maintien de l’ordre, c’est-à-dire la protection contre toute tentative de déstabilisation sociale ou politique. La sécurité juridique vise, elle, à garantir — par l’universalité du droit et l’indépendance de la justice — la liberté (d’opinion, de circulation, d’entreprise), l’égalité (de traitement notamment), la propriété et la solidarité.
L’émergence de puissantes structures syndicales et politiques, l’existence de régimes socialistes représentant une alternative, ainsi que les crises directement imputables au capitalisme (comme celle de 1929) ont étendu le domaine de la sécurité juridique. Elle revêt dès lors une dimension plus sociale, qui constitue le socle des welfare states (États-providence). Il s’agit désormais d’atténuer les aléas des parcours de vie (chômage, maladie, vieillesse, accidents, pauvreté). Cette protection repose sur un ensemble de mécanismes qui vont du droit du travail — salaire minimum, limitation du temps de travail… — à une socialisation des risques — cotisations sociales, répartition intergénérationnelle… —, en passant par des institutions spécifiques — Sécurité sociale, assurance-chômage, caisses de retraite.
S’il y a toujours une concurrence entre les acceptions militaire, policière et juridique de la sécurité, leurs poids respectifs tendent aujourd’hui à évoluer en défaveur de la dernière.
La « dérégulation » et la « flexibilité » constituent un programme politique d’insécurisation des existences. Il vise à contraindre les travailleurs à accepter l’exploitation en affaiblissant leurs structures de résistance. Ce projet néolibéral suppose un démantèlement systématique des protections construites antérieurement. Réduction d’impôts, endettement, austérité : la « politique des caisses vides » forge un carcan pour l’action publique. Partant, les services publics se dégradent, la pauvreté gagne du terrain, tout comme les inégalités de revenus, de santé et même d’espérance de vie.
Certains pensent qu’une réglementation excessive du marché du travail porte une responsabilité dans la persistance du chômage : le salaire minimum, les charges sociales sur les bas salaires, la réglementation du contrat de travail, etc., dissuaderaient fortement les employeurs d’embaucher, créant des « trappes à pauvreté ». On cite en exemple l’économie américaine — où la liberté contractuelle des relations du travail est plus grande qu’en Europe — avec 2 millions d’emplois nouveaux créés chaque année, et un taux de chômage inférieur à 5 %…
https://shs.cairn.info/l-economie-le-travail-l-entreprise–9782738110565-page-179?lang=fr
La flexibilité du travail renvoie à l’adaptation des ressources d’une entreprise face aux différentes variations de l’activité économique et aux contraintes du marché. L’entreprise peut utiliser la polyvalence de ses salariés, remplacer le contrat de travail (CDI) par un autre type de contrat plus facile à rompre, externaliser des activités annexes à la production, c’est-à-dire le recours à des professionnels intérimaires, modification des heures travaillées par les effectifs, l’utilisation de temps partiels et l’annualisation de la durée de travail, adaptation des effectifs de l’entreprise aux besoins, fin des contrats précaires, modulation des primes versées aux salariés.
La flexibilité du travail est bien plus qu’un simple privilège pour les employés performants. De plus en plus de travailleurs à temps plein recherchent la flexibilité afin de mieux organiser et de mieux équilibrer leur vie personnelle et professionnelle. Certains ont même recours au travail à la tâche ou à temps partiel afin d’avoir plus de temps pour leur famille et leur passion. Voir les avantages et les risques pour les entreprises ici :
https://factorial.fr/blog/flexibilite-du-travail/#flexibiliteDuTravailDefinition
Les processus de la « mondialisation », par exemple, ont fait émerger en trois décennies un nouvel état des structures économiques dans lequel le capital a gagné des latitudes stratégiques sans précédent : par la possibilité ouverte de tous les arbitrages concurrentiels internationaux — fiscaux, juridiques, réglementaires, industriels, commerciaux, etc. La mobilité acquise au travers des déréglementations successives permet de faire littéralement chanter les territoires, sous la menace du désinvestissement à la moindre contrariété.
https://www.monde-diplomatique.fr/2026/01/LORDON/69186
L’avènement de cette insécurité sociale généralisée constitue le socle d’un régime de sécurité contemporain fondé sur la peur. La peur (de la fin du mois, de perdre son emploi ou de ne pas tenir face à l’intensification des cadences, de l’avenir en général) atomise les individus et sape largement leurs capacités de mobilisation collective. Elle accentue aussi les tensions avec les groupes les plus proches socialement, en raison des compétitions localisées pour l’accès à des ressources qui se raréfient (le travail, le logement, les prestations sociales, les bourses scolaires). Elle fournit dès lors un terreau favorable au développement d’une mythologie sécuritaire qui va transfigurer la peur de l’avenir en peur de l’autre.
Les mythes se développent essentiellement dans les périodes de crise, car ils donnent le sentiment d’avoir à nouveau prise sur un monde incertain « par des promesses hasardeuses, voire carrément irréalisables », et surtout par la désignation de responsables. Celle-ci passe par un changement de vocabulaire. Les réfugiés deviennent dans les discours publics des « faux demandeurs d’asile », les allocataires de droits des « fraudeurs » potentiels, les exclus des « assistés », les musulmans rigoristes des « radicalisés ». Les idéaux de solidarité, de générosité, d’égalité ou de réinsertion font place à des notions comme celles de responsabilité individuelle, d’activation, d’entrepreneuriat de soi, de punition ou de mobilité. On assiste à ce que Cassirer désignait comme une « transvaluation de toutes nos valeurs éthiques ». Si le darwinisme social ou moral n’est pas une idée neuve au sein des classes dominantes, d’autres groupes sociaux s’y convertissent. Ainsi, ils peuvent imputer leurs propres difficultés à ceux qui sont encore plus défavorisés qu’eux, parce qu’ils sont décrits comme différents.
La suspicion est évidente dans le quadrillage policier des quartiers populaires, mais ne s’y limite pas. Les réformes successives des administrations sociales ont accru la préoccupation pour la « fraude », reconfigurant largement l’octroi des prestations. Des logiques similaires sont observables pour les droits des étrangers et pour l’asile. La répression et le contrôle deviennent la norme pour ces populations, et s’étendent de proche en proche aux militants qui contestent l’ordre social et politique.
Ainsi, les composantes militaire et policière de la sécurité sont plébiscitées politiquement. La sécurité juridique progresse en matière d’égalité de genre, de contraception ou d’union entre personnes du même sexe, mais perd sa capacité à produire de la cohésion sociale. Au contraire, les sociétés se polarisent. Elle occulte les mécanismes structuraux de creusement des inégalités entre dominants et dominés, en exacerbant les petites différences entre ces derniers. Elle sépare les « bons » et les « mauvais » citoyens en fonction de leur position sur le marché du travail ou du logement, de leur usage des prestations sociales, de leur statut administratif, voire de leurs croyances et de leurs origines.
Dans un contexte où l’instabilité des existences génère une profonde incertitude et pousse à l’individualisme, on comprend que cette mythologie sécuritaire puisse assurer le succès de formations politiques qui la professent et la construisent, non sans cynisme. On mesure également l’impasse dans laquelle s’enferment des forces progressistes lorsqu’elles délaissent la dimension proprement sociale de la sécurité, comme s’il s’agissait d’une autre question.
La promesse sécuritaire a pour ambition de juguler les conséquences les plus visibles de la paupérisation et de la précarisation.